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Sur les pas de Thomas Berry - Anthropocentrisme et biocentrisme

Sur les pas de Thomas Berry

Anthropocentrisme et biocentrisme

Au chapitre 12 de The Dream of the Earth, l’écothéologien américain Thomas Berry affirme que « la transition la plus difficile à réaliser est de passer d’une norme anthropocentrique du progrès à une norme biocentrique ».

L’évidence s’impose de plus en plus, en effet, que le progrès ne peut plus être défini en ne visant que la gratification des êtres humains, mais en tenant compte de la santé et de la prospérité de la biosphère dans son ensemble. L’équilibre difficile entre intérêt collectif et intérêt individuel fait l’objet de débats idéologiques incessants dans les milieux politiques où, théoriquement tout au moins, il sous-tend un clivage gauche-droite de moins en moins pertinent; il fait aussi les manchettes chaque fois que la tension entre libertés individuelles et sécurité collective est d’actualité. La préséance de l’intérêt général sur l’intérêt individuel sous-tend maintes lois comme celles qui encadrent les comportements susceptibles d’affecter la santé publique, l’usage du tabac, des véhicules automobiles, des armes à feu (avec de choquantes exceptions), etc. L’article 28 de la Constitution de la Confédération Iroquoise ou Grande Loi de la Paix, dont les origines orales remontent au 12e siècle, établit le principe d’une vision transgénérationnelle dans la prise de décisions : « ais toujours à l’esprit non pas seulement le présent mais aussi les générations futures… ». Dans les nombreux mouvements d’entraide qui ont adopté le modèle des Alcooliques anonymes pour se rétablir d’une assuétude, la première des douze « Traditions » affirme également « Notre bien-être commun devrait être prioritaire, le progrès individuel de chacun dépend de notre unité ». Autrement dit, lorsque le Titanic coule, ne sonne pas le personnel de cabine pour demander de la crème pour ton café.

Egocentrisme vs biocentrisme

À propos du « biocentrisme », Thomas Berry écrit aussi que « tout progrès de l’espèce humaine aux dépens de la communauté plus vaste du vivant aboutit nécessairement à un appauvrissement de la vie humaine elle-même. La dégradation de la maison commune entraîne une dégradation de l’humanité ». Il étend ainsi à la biosphère la formule célèbre du poète anglais John Donne : « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en-soi; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne ». Devant les statistiques effarantes qui montrent que 80 % des insectes et 50 % des animaux marins ont disparu en 40 ans, le poète écrirait sans doute aujourd’hui son poème : N’ENVOIE JAMAIS DEMANDER POUR QUI SONNE LE GLAS : C’EST POUR TOI QU’IL SONNE.

Dans ce même chapitre 12, on lit encore : « Le changement requis consiste à passer d’un anthropocentrisme profiteur à un biocentrisme de participation. Ce changement va plus loin qu’un environnementalisme qui resterait foncièrement anthropocentrique dans la mesure où son objectif ne serait que de limiter les effets délétères de la présence humaine sur l’environnement ».

En lisant et en traduisant ces lignes de Thomas Berry, j’ai été frappé par l’apparente contradiction qu’elles représentent par rapport à une phrase de l’Encyclique Laudato si sur la sauvegarde de la maison commune où, au paragraphe 118, le pape François écrit : « Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un “bio-centrisme”, parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui non seulement ne résoudrait pas les problèmes, mais en ajouterait d’autres ».

La phrase est vague : les guillemets qui encadrent le mot « bio-centrisme », sans le définir, ainsi que l’indécis « pas nécessairement » laissent planer un certain flou auquel contribue encore le qualificatif « dévié » appliqué à l’anthropocentrisme. Il est donc utile de creuser un peu les notions de biocentrisme et d’anthropocentrisme pour tenter d’y voir plus clair.

Pour mention seulement, notons l’acception du « biocentrisme » attribuée au médecin américain Robert Lanza qui désigne une prédominance de la biologie sur toutes les autres sciences. C’est d’autre chose qu’il s’agit ici.

Philosophie de la biodiversité

Certaines définitions tirées d’un ouvrage de Virginie Maris intitulé Philosophie de la biodiversité : Petite éthique pour une nature en péril précisent le sens de certains mots clés. Elle écrit notamment que « différentes théories morales proposent d’inclure l’ensemble des êtres vivants dans la sphère des individus méritant une considération morale directe. On parle alors de biocentrisme. Paul Taylor considère que tout être vivant est un centre-téléologique-de-vie. Les organismes vivants ont leur finalité, ils possèdent un bien qui leur est propre, l’accomplissement de leurs fonctions biologiques, qu’ils poursuivent par leurs propres moyens. Selon l’égalitarisme biocentrique, tous les êtres vivants ont la même valeur, et cette valeur nous impose le respect ».

L’égalitarisme biocentrique est aux antipodes du spécisme (racisme interespèces) tout en restant plus dualiste et granulaire que le biocentrisme que souhaite Thomas Berry qui, tout en reconnaissant des facultés et des rôles spécifiques aux divers éléments de la biosphère, affirme que cette dernière est « une communion de sujets et non une collection d’objets ». Ce biocentrisme s’approche de l’écocentrisme (du grec oikos, la maison) au sujet duquel Virginie Maris précise que « le biocentrisme comme le pathocentrisme, s’ils remettent en cause l’anthropocentrisme, restent cependant tributaires d’une approche individualiste de la considérabilité morale. Or la protection de la biodiversité s’intéresse surtout à des entités supra-individuelles, comme les espèces ou les écosystèmes. Les tenants de l’écocentrisme invitent à prendre en compte dans la délibération morale ces entités globales. Elles ont, comme les êtres vivants, un bien propre qu’il est possible de promouvoir ou d’entraver par nos actions, et qui devrait donc nous imposer certaines obligations morales. Dans le préambule de la Convention sur la diversité biologique, les 189 pays signataires se déclarent conscients de la “valeur intrinsèque” de la biodiversité. La diversité biologique a une valeur intrinsèque, indépendamment de sa valeur instrumentale ou utilitaire ».

Notons en passant que La Convention sur la diversité biologique (CDB), document clé concernant le développement durable, est un traité international adopté lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 et dont l’objectif est de développer des stratégies nationales pour la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique. Le siège du Secrétariat de la CDB est situé à Montréal et, selon son site Web, la longue liste des pays ayant ratifié la convention comporte deux exceptions criantes : les États-Unis et le Saint-Siège.

Au sujet de l’anthropocentrisme, Virginie Maris écrit : « L’attribution d’une considération morale exclusive aux seuls êtres humains est qualifiée d’anthropocentrisme. Parce que seuls certains êtres humains sont dotés de rationalité morale, les valeurs sont fondamentalement anthropogéniques; elles sont générées par des êtres humains ».

C’est sur ce point que l’Église catholique, en dépit du pas significatif que représente l’ouverture à une spiritualité de la création dans l’encyclique Laudato si, semble ancrée dans un anthropocentrisme « idéal » jamais atteint dont les dérives pratiques menacent aujourd’hui la maison commune. D’où les qualificatifs systématiquement appliqués au terme « anthropocentrisme » tout au long de l’encyclique. Ce que le pape François dénonce, c’est un anthropocentrisme qu’il qualifie de « despotique » (par. 68), de « déviant » (par. 69), de « moderne » (par. 115), ou de « dévié » (par. 118, 119, 122), mais la suprématie de l’homme reste, au niveau doctrinal de l’Église catholique, un principe intouchable comme le montre l’affirmation que « la façon correcte d’interpréter le concept d’être humain comme “seigneur” de l’univers est plutôt celle de le considérer comme administrateur responsable » (par. 116). La prise de position tranchée du pape Jean-Paul II CONTRE l’écocentrisme et le biocentrisme dans un discours prononcé en 1997 lors du Congrès Environnement et Santé reste donc inchangée, à savoir qu’« au nom d’une conception inspirée par l’écocentrisme et le biocentrisme, on propose d’éliminer la différence ontologique et axiologique entre l’homme et les autres êtres vivants, considérant la biosphère comme une unité biotique de valeur indifférenciée. On en arrive ainsi à éliminer la responsabilité supérieure de l’homme au profit d’une considération égalitariste de la dignité de tous les êtres vivants. Mais l’équilibre de l’écosystème et la défense d’un environnement salubre ont justement besoin de la responsabilité de l’homme. La technologie qui infecte peut aussi désinfecter, la production qui accumule peut distribuer équitablement ».

Un anthropocentrisme idéal reste donc idéologiquement implanté dans la vision judéo-chrétienne du monde et, devant l’évidence des ravages de sa version pratique androcentrique (patriarcale), le courage d’un champion du biocentrisme comme Thomas Berry, lui-même membre d’une congrégation religieuse, n’en est que plus remarquable lorsqu’il dénonce les empires ecclésiaux comme un des quatre piliers du patriarcat qu’il tient responsable de l’impasse écologique où nous sommes engagés.

Le passage de l’anthropocentrisme au biocentrisme, s’il doit se concrétiser à grande échelle, reposera d’abord sur une pratique individuelle qui prouvera une fois de plus que lorsque l’esprit progresse, la lettre suit.

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 13, Numéro 17 — Mercredi, 15 novembre 2017
  
 

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