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Sur les pas de Thomas Berry — L’éducation à l’ère écologique

Pour qui en douterait encore, la dysfonction de notre relation avec la Terre est abondamment documentée dans tout traité d’écologie digne de ce nom, de l’écologie la plus élémentaire à l’écologie la plus intégrale. Lors de la chronique précédente, nous avions laissé Thomas Berry sur un souhait de rétablissement d’une « relation fonctionnelle » entre les humains et le processus planétaire.

ApprentissagePenchons-nous maintenant sur la manière dont cet écologiste intégral envisage l’éducation comme moyen incontournable de rétablissement de la relation fonctionnelle qu’il appelle de ses vœux. Ayant lui-même été enseignant pendant des décennies dans un contexte universitaire nord-américain, c’est dans ce contexte qu’il situe son propos, mais on l’extrapolera et on le généralisera sans peine à un contexte éducationnel plus global.

« L’université américaine peut être considérée comme une extension, sur le plan humain, des processus autodidactes de la planète. L’éducation est un processus continu opérant à différents niveaux : univers, Terre et humanité. […] Par “éducation de l’univers”, je ne parle pas d’une éducation universelle ou universitaire, mais de l’éducation qui s’identifie à l’univers en émergence dans ses multiples manifestations depuis les origines. Je dois aussi préciser que lorsque je parle d’éducation de la Terre, je ne fais pas référence à un apprentissage qui porterait sur la planète Terre, mais à la planète elle-même en tant que communauté autodidacte constituée d’êtres vivants et d’êtres non vivants. Je pourrais même aller plus loin et décrire la Terre en tant qu’établissement d’enseignement primordial ou université première, ayant à son actif un extraordinaire succès réparti sur une période de plusieurs milliards d’années » (Le Rêve de la Terre, chap. 8, trad. D.L.).

« La Terre en tant qu’université première » : c’est en ces termes que la table est mise dès le début du chapitre 8 de The Dream of the Earth, ouvrage qui fait l’objet de ces chroniques. Ce que d’autres appellent « le livre de la nature » est donc promu par l’écothéologien non seulement au rang de livre sacré par excellence, mais à celui de véritable révélation.

Thomas Berry continue : « Il est particulièrement urgent que nous développions, sans plus attendre, une compréhension de la Terre et de sa signification profonde, car les diverses branches de la science ont édifié un immense corpus de savoir concernant les aspects physiques du monde naturel et un pouvoir de contrôle qui va de pair. La planète reste perçue comme un amas quantitatif de matière. La vie et la conscience n’ont jusqu’à récemment suscité que peu d’intérêt et d’appréciation, sauf en tant que phases de pointe d’un processus mécanique. De ce fait, la communauté humaine, qui constitue la composante psychique de la Terre, s’est trouvée aliénée par rapport aux grandes dynamiques de la planète et a donc connu une perte de sens. La confusion de notre rapport à l’humanité, découle du flou de notre rapport à la Terre ».

Le véritable retour ontologique à la Terre dont il est question dépasse, même s’il l’inclut parfois, une simple inversion de la migration des populations des campagnes vers les centres urbains. Il s’agit de développer envers la Terre une fascination qui éclipse les infatuations éphémères auxquelles donnent lieu la mode, le vedettariat et les gadgets de la société de consommation. Thomas Berry insiste sur le fait que la créativité nécessaire pour sortir de l’impasse consumériste actuelle ne peut être alimentée que par un envoûtement comparable à celui dont a jailli l’énergie créative des grandes explorations et de la révolution industrielle. Nous avons besoin d’une véritable mystique de la Terre et une telle mystique peut être alimentée par le récit vibrant et passionnant de l’histoire de la Terre telle que nous la révèle la science, tant dans ses découvertes concernant les processus planétaires grâce aux lunettes que sont la géologie, l’archéologie, la paléontologie, etc. que dans la fabuleuse odyssée de l’univers dont les télescopes spatiaux sont les longues-vues des Ulysses que nous sommes.

« Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est d’une cosmologie fonctionnelle. La difficulté vient du fait que le sens courant du mot cosmologie lui donne un sens physique si exclusif qu’il n’évoque en rien la réalité de l’univers pris comme un tout. Pour la même raison, le mot géologie n’englobe pas la réalité de la planète prise comme un tout, mais se limite à ses aspects physiques. Ces mots ne sont donc pas utilisables dans le contexte de la réflexion actuelle. Il nous manque, de ce fait, aujourd’hui, une terminologie adéquate pour nous pencher de manière sérieuse sur les questions concernant la Terre ».

À vrai dire, ce n’est pas tant de mots nouveaux que nous avons besoin, mais d’une revitalisation de mots usés et vidés de sens par un usage routinier et réducteur. À cet égard, Martin Buber a consacré son ouvrage clé Je et Tu à l’exploration de la dialectique entre profondeur et superficialité en reconnaissant chez les humains deux types de relations les uns avec les autres et avec leur environnement : des relations vivantes et vibrantes qu’il caractérise par le « mot principe » Je-Tu et des relations utilitaires et relevant de l’exploitation qu’il caractérise par le « mot principe » Je-Cela : « … la ligne de démarcation entre le Tu et le Cela, d’ailleurs mouvante et flottante, […] sépare la présence vivante et l’attention objective ». Dans la présence vivante (Je-Tu) l’être est tout entier engagé, dans l’attention objective (Je-Cela) seul le mental scrute et chosifie pour obtenir une gratification. En pratique, une sorte de pesanteur existentielle fait que « dans le monde où nous vivons, le Tu devient immanquablement un Cela ».

Une précision importante est toutefois apportée par Buber : « L’homme ne peut vivre sans le Cela. Mais s’il ne vit qu’avec le Cela, il n’est pas pleinement un homme ». Cette oscillation constante entre le Tu et le Cela donne à la plupart des mots de notre vocabulaire un sens usuel et un sens profond. Le mot géologie ne fait pas exception et, lorsque son « gé » est décapé il retrouve le spectre complet de sens qu’il avait en grec où il désignait à la fois l’élément terre, le monde terrestre, ET la Terre personnifiée déifiée dans la mythologie sous le nom de Gaïa. La « terminologie adéquate » dont Thomas Berry déplore l’absence ne requiert donc souvent qu’un passage par la « machine à laver les mots » qu’est tout bon dictionnaire étymologique. Dans le cas du mot « géologie » couramment utilisé pour désigner une relation de type Je-Cela avec la Terre, un simple décapage étymologique met à jour une invitation à développer une relation de type Je-Tu qui dicte aussi une réforme en profondeur de l’enseignement de la géologie. Cela vaut pour l’enseignement toute discipline scientifique.

La revitalisation nécessaire de l’approche scientifique et de l’éducation fait dire à Thomas Berry : « Après des générations marquées par une préoccupation analytique qui visait à démembrer la planète, les sciences amorcent désormais une nouvelle phase de synthèse. Nous commençons à apprécier l’intégrité majestueuse du monde naturel, l’interdépendance de toutes les formes de vie et la participation humaine à l’ensemble du processus. La science nous a fourni les bases d’une vision métareligieuse qui donne un sens à l’ère écologique et nous donne aussi accès à l’énergie requise pour la réaliser ». On reconnaît ici l’affirmation que l’énergie créative requise pour changer de paradigme repose sur une reliance (c’est le sens de « métareligieuse ») que Thomas Berry qualifie tantôt de mystique et tantôt d’envoûtement.

La critique des programmes d’éducation actuels découle naturellement, pour Thomas Berry, de ce qui précède : « Les programmes d’éducation formels ne peuvent répondre à toutes ces exigences. L’éducation doit être une expérience de vie globale. L’éducation formelle doit donc être convertie de manière à pouvoir offrir un contexte permettant d’y intégrer la dynamique globale de la vie. Ce n’est que de cette manière que nous serons en mesure de préserver la continuité historique requise pour que l’ère écologique puisse se développer de manière intégrale. Ceci est particulièrement vrai aux niveaux supérieurs de l’éducation formelle où les processus de réflexion indispensables sur le sens et les valeurs doivent se situer dans ce contexte critique. » Il ajoute : « Les établissements d’enseignement supérieur devraient être des centres où les formes de vision les plus globales sont atteintes et sont transmises aux étudiants. En cette fin du vingtième siècle [T.B. a écrit ces lignes en 1988], l’étudiant universitaire doit participer à un processus important sur le plan historique comme sur le plan personnel. L’un ne peut fonctionner de manière efficace sans l’autre. Les étudiants universitaires devraient avoir le sentiment de participer à une des aventures les plus importantes de l’histoire de la planète ». Autrement dit, il s’agit de former des êtres humains à l’esprit ouvert et engagés dans l’aventure planétaire plutôt que des spécialistes dont l’horizon se borne au silo étroit de leur discipline.

Dans une prochaine chronique, nous examinerons les cours universitaires de base suggérés par Thomas Berry pour que l’université, se conformant à la mission inscrite jusque dans les racines de son nom (du latin « unus » et « versus », c.àd. « tournée vers le UN »), redevienne un centre d’éducation « holistique » : « Ce dont nous avons besoin, c’est que le récit correspondant aux dimensions physiques de l’univers soit complété en tenant compte également de ses dimensions numineuse et psychique ». Montaigne ne suggérait rien de moins il y a presque 500 ans lorsqu’il écrivait : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ».

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 12, numéro 16 — Mercredi, 19 octobre 2016
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