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Sur les pas de Thomas Berry - Quatre réponses face à l’urgence écologique

Sur les pas de Thomas Berry

Quatre réponses face à l’urgence écologique

Un minisondage en ligne a récemment retenu mon attention. La question posée était celle-ci : L’humanité existera-t-elle dans 5000 ans? Les répondants devaient choisir entre quatre options :

  1. Bien sûr, car nous sommes intelligents;
  2. Oui, si nous changeons nos comportements;
  3. Cela semble vraiment douteux;
  4. Pas une chance.

Après avoir opté pour la deuxième réponse, je me suis empressé de consulter la répartition des opinions exprimées : pour 23,6 % des répondants, notre survie ne faisait aucun doute, 46,3 % pensaient qu’elle dépend d’un changement de comportement; 17,6 % entretenaient de sérieux doutes, et 12,5 % ne nous donnaient pas la moindre chance de survie.

Quelle que soit la représentativité de cette prise de pouls fortement biaisée par le type de site Web où elle se trouve, la nature des questions posées m’a immédiatement rappelé un passage du chapitre 6 de The Dream of the Earth où, après avoir situé le réveil matin du mouvement écologiste au début des années 60, avec la publication de Printemps silencieux  de Rachel Carson, Thomas Berry écrit : « Le génie chimique était au centre de toutes les technologies de base de cette époque et avait un effet mortel. Les réponses suscitées par cette situation au cours des deux dernières décennies [1965-1985] peuvent être résumées en se référant à quatre groupes ». Il nomme ensuite les quatre groupes auxquels il fait références : « les nouveaux entrepreneurs », « les critiques humanistes de la technologie », « les militants pour l’intégrité de la nature » et « les agents de guérison de la Terre ».

Les « nouveaux entrepreneurs » sont souvent, mais pas exclusivement, des individus ayant reçu une formation scientifique et œuvrant dans un secteur technique ou dans les affaires. Ils ont en commun d’être « possédés par l’idée de progrès continu, sinon vers un pays des merveilles, tout au moins vers une amélioration constante de la condition humaine grâce à nos procédés scientifiques industriels. Ce groupe est pratiquement insensible à la détérioration de la planète au cours du vingtième siècle, particulièrement celle qui a eu lieu durant les années d’après-guerre, depuis que les sciences appliquées en génie chimique, électronique, nucléaire, aéronautique, aérospatial et agronomique ont pris le contrôle de l’Amérique du Nord et de tout ce qui vit sur ce continent ».

Qui n’a pas un jour ou l’autre entendu un de leurs prédicateurs futuristes livrer à la radio ou ailleurs d’époustouflantes tirades sur l’âge d’or auquel nous conduisent les nouvelles technologies? Éradication des maladies grâce à la génétique et aux nanomédicaments intelligents, immortalité, société des loisirs, colonies sur Mars et en voulez-vous, en voilà! Les nouveaux entrepreneurs ont même aujourd’hui un ambassadeur de poids : lors d’une interview suite à sa nomination comme secrétaire d’État des États-Unis, l’ex-PDG d’EXXON répondait en effet à la journaliste qui lui demandait de préciser sa position par rapport au réchauffement climatique : « C’est seulement un problème d’ingénierie! » C’est précisément ce que pensent aussi les dangereux apprentis sorciers de la géo-ingénierie.

De ces nouveaux entrepreneurs dont 23,6 % des répondants du sondage mentionné plus haut font de toute évidence partie, Thomas Berry dit encore qu’ils « ne semblent avoir aucune idée des dégâts causés par l’intrusion brutale de l’homme dans des écosystèmes naturels qui avaient évolué de manière tellement minutieuse durant des centaines de millions d’années ».

Fin connaisseur de l’attitude religieuse (il était lui-même membre d’un ordre religieux), Thomas Berry compare ces optimistes invétérés à une secte dont les dogmes reposent sur une mystique du progrès, ce dernier étant évidemment défini par des critères purement matérialistes et anthropocentriques. « Cette mystique mobilise tout le langage mythique et culturel et même les attitudes et émotions qui étaient auparavant associées à nos traditions religieuses et humanistes. On fait état de la “culture” corporative, du “sens mythique” de l’entreprise, de “l’âme” de la compagnie, de “l’esprit” de la corporation [de sa mission!], des structures de “croyance”, comme si l’on tentait de dépasser la conviction instinctive que l’objectif de l’entreprise est de séduire le client tout en pillant les ressources naturelles et en empoisonnant l’environnement. Il faut toutefois reconnaître que tous ceux qui pillent la planète ne font pas preuve d’une totale indifférence par rapport aux conséquences de leurs gestes. Bien des individus décents, intelligents, compétents et qui s’efforcent d’améliorer la condition humaine ne comprennent tout simplement pas les conséquences véritables de leurs faits et gestes : leur engagement est total et leur jugement est tout simplement catastrophique ».

Le deuxième groupe est celui des « critiques humanistes de la technologie ». Ce sont généralement des intellectuels dont la critique est tantôt fondée sur des considérations humanistes, tantôt sur le constat des retombées sociales désastreuses de nos procédés technologiques industriels. Thomas Berry voit en Jacques Ellul (1912-1994), théologien protestant français, un des critiques humanistes les plus mordants. « Dans son ouvrage intitulé Le système technicien, il [Jacques Ellul] met en évidence l’infiltration de méthodes technocratiques dans toutes les phases de la vie humaine et la superposition d’une technosphère à la biosphère et même à la psychosphère, phénomène qui s’accompagne d’une dévitalisation et d’une déshumanisation progressives de la vie ». Theodore Roszak et Ivan Illich sont aussi mentionnés comme illustres représentants de ce groupe auquel on peut certainement associer des auteurs comme André Malraux avec son fameux « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » et Henri Bergson lorsqu’il affirme que bien que la mécanique soit elle-même fondée sur une mystique (celle des nouveaux entrepreneurs), elle appelle à son tour un « supplément d'âme ».

Dans le cadre de sa description des critiques humanistes, Thomas Berry précise : « Il existe également des condamnations morales systématiques des inégalités au niveau de la distribution des charges et des bénéfices au sein de l’ordre industriel. Et pourtant, aucune de ces critiques ne semble s’inquiéter des conséquences du saccage du monde naturel par ce même ordre industriel. Qu’il s’agisse du mouvement syndical dans les pays capitalistes, des mouvements socialistes et communistes ou du capitalisme lui-même, on observe partout le même engagement total envers le processus technologique industriel. Tout est ramené à des questions d’emploi, de partage de la richesse, ou de rôle plus équitable au sein de la société ». Autrement dit, les nouveaux entrepreneurs ont à l’occasion un discours pseudohumaniste et ne se recrutent pas nécessairement dans « la partie patronale » de nos débats de société.

Paul Watson
Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, par Witty lama

Le troisième groupe comprend des pionniers de la défense de la nature comme Henry Thoreau (1817-1862) et John Muir (1838-1914) aux États-Unis, mais également des organismes militants comme Greenpeace, Earth First et le très actif Sea Shepherd fondé par le Canadien Paul Watson. Pour Thomas Berry, ce groupe est constitué de « ceux qui critiquent notre société technologique et industrielle en lui reprochant de perturber le monde naturel au niveau de ses biosystèmes les plus fondamentaux. La source ultime du mal dans notre mode de vie actuel est perçue comme étant la poursuite du bien-être de l’humanité aux dépens de la nature. Ce troisième groupe maintient que rien de bien utile ne sera accompli tant que nous n’abandonnerons pas notre attitude de conquête pour adopter plutôt une attitude plus ouverte et réceptive envers la nature ».

« L’effort d’affirmation et de défense de la norme biocentrique de réalité et de valeurs est en plein essor. L’Écologie profonde, un mouvement lancé par Arne Naess et repris plus tard par George Sessions, Bill Devall et plusieurs autres tenants d’une approche plus intégrée de la vie, constitue l’exposé théorique le plus puissant de la norme biocentrique ». La plupart des grandes initiatives internationales en matière d’écologie résultent plus ou moins directement du militantisme de ce groupe.

Le quatrième groupe reconnu par Thomas Berry est celui des guérisseurs de la Terre : « Hormis ces groupes, il en existe un quatrième qui fait évoluer les nouveaux programmes nécessaires si l’on veut guérir la planète et favoriser des modes de production alimentaire et énergétique plus fonctionnels. Les partisans de cette approche admettent que des affrontements du type de ceux auxquels Greenpeace, Sea Shepherd et Earth First ont recours sont nécessaires, mais ils mettent l’accent sur la mise en place de nouveaux programmes. Ils voudraient proposer des modèles fonctionnels de relation entre les humains et la nature susceptibles de remédier aux schèmes industriels dysfonctionnels. Les plus efficaces de ces nouveaux modèles sont en place dans les secteurs de la production alimentaire, de l’énergie, de l’habitation, de l’architecture, des arts et métiers, du traitement des déchets, de l’assainissement, de la santé et de la foresterie ».

Dans le minisondage mentionné plus haut, les 46,3 % des répondants qui étaient d’avis que la survie de l’humanité dépend d’un changement de comportement appartiennent, au moins en théorie, à ce quatrième groupe dont nous reparlerons…

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 13, numéro 4 — Mercredi, 22 février 2017
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