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Sur les pas de Thomas Berry

La ruée vers l'âge d'or

Lorsqu’au chapitre 4 de The Dream of the Earth (intitulé L’énergie créative) l’écothéologien Thomas Berry se penche sur le chemin parcouru par l’humanité depuis ses origines (après une phase préparatoire de 14 milliards d’années qu’il conviendrait de ne pas oublier!), il reprend la description en trois phases qu’en a faite Giambattista Vico (1668-1744), historien et philosophe italien, dont l’œuvre avait fait l’objet de sa thèse de doctorat. Ces trois phases sont respectivement : l’âge des dieux, l’âge des héros, et l’âge des hommes. Selon Vico, cette séquence est cyclique, l’âge des hommes conduisant au chaos et ramenant les coureurs à la case de départ.

La première phase en est une d’émergence de la conscience humaine qui « s’éveille à un univers prodigieux et rempli de mystère ». Qui suis-je? Qu’est-ce que ce grondement accompagné de lumière aveuglante dans le ciel? D’où viennent le vent et la pluie? D’où vient cette énergie?

L’énergie constitue en effet notre expérience première et continue à être le principal objet d’étude de la physique moderne. Elle intéresse aussi la philosophie, notamment l’école du « vitalisme » à laquelle se rattache le philosophe allemand Ludwig Klages (1882-1956), auteur de De l’Éros cosmogonique et d’un ouvrage précurseur intitulé Mensch und Erde [l’Homme et la Terre, qui n’existe malheureusement pas en français] où il prévoit, dès le début du XXe siècle, les désastres écologiques à venir. Pour Klages, un minéral, un végétal, un animal, ou un humain est avant tout un événement d’ordre énergétique, la manifestation singulière d’une énergie cosmique.

Pendant l’âge des dieux, « l’humanité a connu une phase d’évolution durant laquelle diverses mythologies de la création servaient de cadre à l’existence individuelle et sociale et où la diversité des cultures évoluait en fonction de ces grands récits fondateurs. Ces formes culturelles constituaient elles-mêmes l’expression d’une énergie reconnue comme relevant fondamentalement d’un ordre subjectif et psychique plutôt que physique ».

Confrontée au mystère, la conscience réflexive met donc en place de grands récits mythologiques et des rituels cosmiques permettant au « primate penseur » de structurer son rapport au mystère et de renouveler son énergie psychique lors de grands rituels. Pour le monde grec, les frasques de « Zeus et compagnie » font office de feuilleton et de bulletin météorologique. Le pouvoir de l’imaginaire atteint, durant l’âge des dieux, des sommets jamais égalés depuis. « [C’est une période] à laquelle on doit la construction des pyramides et la configuration architecturale symbolique du Ming T’ang en Chine. L’esprit serein et profond des Grecs y trouvait pour sa part un moyen d’expression dans le Parthénon, tandis que les Aztèques et les Mayas dressaient leurs autels sur un autre continent et que le ciel d’Indonésie voyait s’élever le complexe majestueux de Borobudur. Tout cela était de l’énergie à grande échelle et on ne sait trop s’il faut alors parler d’énergie divine, cosmique ou humaine. En réalité, il ne s’agissait que d’une seule et même énergie partagée par les trois règnes auxquels elle peut être subjectivement attribuée. De nature fondamentalement psychique et numineuse, cette énergie s’exprimait non seulement dans une architecture monumentale, mais aussi dans la structure hiérarchique des grandes cultures. Des codes rituels stricts furent mis en place et l’aventure humaine entra dans la phase plus importante d’édification de sa propre structure. »

Deuxième phase, l’âge des héros : « Une évolution spirituelle commença alors dans toutes ces sociétés, ce qui montre que les célébrations rituelles et les codes de conduite avaient aussi besoin d’un supplément d’intensité intérieure faisant pendant à leurs représentations externes complexes. Au sein de ces civilisations rituelles classiques tout comme à leur périphérie, des mouvements spirituels apparurent qui avaient pour fonction de renforcer les ressources énergétiques des individus et de la société et de leur permettre de fonctionner sur le mode proprement humain. Le maintien de ces mouvements spirituels exigeait une présence personnelle que seuls les individus les plus disciplinés et ayant accès à des ressources intérieures presque illimitées pouvaient assurer, sages, rishis, yogis, gourous, prêtres, philosophes, prophètes, héros et rois de stature divine de l’Antiquité : Confucius, Bouddha, Ignathon, Moïse, Isaïe, Darius, Ch’in Shih Huang Ti, Asoka, Platon, Christ et, plus tard, Mohammed. À ces personnages d’ordre archétypal, correspondent des lignées ininterrompues de successeurs qui ont joué un rôle décisif dans le maintien du niveau d’énergie requis pour en assurer la continuité au sein des diverses civilisations concernées. »

Autrement dit, les aventures des dieux de l’Olympe ou d’ailleurs ont beau être captivantes, l’homme doit aussi travailler ses terres intérieures pour ne pas perdre contact avec les énergies vivifiantes du cosmos. Dans l’art de la culture intérieure comme dans toute autre discipline, il y a des premiers de classe : ces êtres d’exception deviennent les héros fondateurs de lignées religieuses. L’âge des héros est donc une phase d’intériorisation des dieux qui, en quelque sorte, s’incarnent sous forme humaine.

Jusqu’ici le temps est resté cyclique et la notion d’expansion ou d’évolution sur un axe de temps linéaire historique n’existe pas ou peu. Mais les choses vont changer.

Troisième phase, l’âge de l’homme : « Un nouvel axe d’expression de l’énergie vit le jour et l’accent qui avait jusqu’alors été mis sur les rythmes saisonniers de l’univers et sur des expériences transcendantales de libération se vit désormais transféré vers une conception téléologique du temps qui devait aboutir à un accomplissement ultime dans le cadre du processus historique. Cette nouvelle conception d’une forme et d’une destinée se déployant progressivement au fil de l’histoire devait finalement déboucher sur la révolution énergétique la plus importante de l’histoire de l’humanité. La manière dont elle s’est produite constitue l’histoire de la civilisation occidentale et même de la collectivité humaine ».

Pour Thomas Berry, les racines de cette transformation fondamentale de la conception du temps, tout au moins en Occident, se trouvent dans les écrits des prophètes bibliques et les révélations de l’évangéliste Jean dont l’Apocalypse [Book of Revelation en anglais] clôt le Nouveau Testament. C’est dans ces écrits qu’apparaît la notion de millénaire et que l’horizon temporel jusque-là diurne, saisonnier ou annuel de l’humanité éclate pour aller se situer au bout d’une longue ligne droite, « dans mille ans », « à la fin des temps ». Libérons, en passant, le mot « apocalypse » des effets pyrotechniques dont l’industrie du cinéma l’a affublé : Calypso, parfois appelée « déesse du silence » était une nymphe dont le nom signifiait « celle qui cache »; le préfixe « apo » exprime quant à lui l’éloignement (apogée, apocryphe, apostrophe), d’où « apo-calypse », éloignement du silence, révélation, rien à voir avec les feux d’artifice, même si le récit de Jean porte sur la fin des temps.

L’éclatement du temps cyclique est une véritable révolution pour l’aventure humaine : « Cette vision millénariste est sans doute la source d’énergie la plus puissante jamais déployée sur notre planète. Ces énergies psychiques ont fini par exercer un contrôle généralisé sur le fonctionnement physique de la planète et sont en train de prendre le contrôle de ses systèmes biologiques ».

Où cours-tu ?Le passage d’un horizon diurne, saisonnier ou annuel à un horizon millénaire constitue pour l’humanité un changement ontologique radical. « Au cours des derniers siècles, ce mode de pensée millénariste a pris la forme des Lumières, de l’âge des démocraties, des États-nations, de la société sans classes, de l’âge de paix et d’abondance du capitalisme et du “meilleur des mondes” promis par l’industrie ». La ruée vers un élusif âge d’or, quelle qu’en soit la représentation, devint une incessante fuite en avant. L’homme psychiquement possédé par le but qu’il imagine au bout de sa course n’écoute plus, il fonce; obsédé par la destination, il oublie le voyage. C’est à ce chercheur d’or marathonien que Christiane Singer lance la formule d’Angelus Silesius : « Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi? »

Et Thomas Berry de conclure « L’ironie suprême sur le plan historique est que ces attentes millénaristes ont conduit à une dévastation de la planète qui nous rapproche davantage du pire que du meilleur des mondes ». Le millénarisme religieux a en effet rapidement dégénéré en millénarisme matérialiste avec son postulat de base : plus = mieux. L’âge des hommes est devenu le règne de la quantité.

Une note d’espoir? « Le contexte industriel dans lequel nous opérons actuellement ne peut être changé de manière significative dans un futur immédiat. Notre survie à court terme dépend de ce contexte avec son lot d’avantages et son lot d’aspects destructifs. Nous devons toutefois changer en profondeur la manière dont nous gérons les énergies auxquelles nous avons accès. Il nous faut surtout troquer nos aspirations à une sorte de Disneyland industrielle reposant sur des méthodes de pillage pour un engagement envers une communauté planétaire reposant sur une relation mutuellement enrichissante entre l’homme et la Terre. Ce passage d’un mode de réalité anthropocentrique à une norme biocentrique est essentiel ».

C’est alors, et seulement alors, que commencera l’âge écologique.

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 13, numéro 6 — Mercredi, 22 mars 2017
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